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Odile et Jean-Luc Van Den Heede peu avant le départ des Sables d'Olonne / Photo J-F Brossier - Les Sables d'Olonne Agglomération

Nautisme 12 décembre 2018

Van Den Heede. Odile: « Son chavirage, j’en étais malade « 

GGR 2018, vu de la terre 1/3

#Le Tour des Mers vu de la Terre# Odile, la compagne de Jean-Luc Van Den Heede, n'est pas d'un naturel inquiet... sauf lorsqu'elle apprend le chavirage de son homme au large du Cap Horn

Comment les proches des navigateurs « tourdumondistes » vivent le danger et l’éloignement? A Nantes, Odile poursuit son quotidien. Au large du Chili, son homme, Jean-Luc Van Den Heede remonte l’Atlantique après un chavirage. Il est premier de la Golden Globe Race (GGR 2018).

Le recordman du Tour du monde à l’envers (2004), Jean-Luc Van Den Heede, 73 ans, est seul à bord de Matmut, son voilier de 10,70m, un Rustler 36. Le principe de la Golden Globe Race: boucler le tour du monde en course à la voile, en solitaire, sans assistance et sans électronique de bord.

Le portable sur la table de chevet

Odile, la compagne de « VDH » depuis une trentaine d’années  a déjà vécu son deuxième Vendée Globe (1993), un Boc Challenge, une Route du Rhum et quatre tentatives (la dernière étant celle de la victoire) de tour du monde à l’envers, « l’Everest du marin ». Elle vit à Nantes, travaille, gère son quotidien. « Ma première occupation en me levant le matin c’est de regarder si j’ai un sms ou une alerte de l’organisation de la course. Je scrute avec autant d’excitation pour voir combien de milles il conserve que de veille pour m’assurer qu’il n’ait pas de pépin. »

« J’ai appris son chavirage en réunion »

Lundi 5 novembre. VDH essuie une succession de tempêtes au large du Chili, dans l’océan Pacifique. « J’étais au bureau en réunion avec deux collègues. Tout allait très bien. Vers 14h30, mon téléphone sonne. S’inscrit un numéro inhabituel avec plein de chiffres. Une fraction de seconde je me dis qu’il s’agit de la radio australienne. »

« J’aurais préféré ne pas t’appeler. »

« Le temps de prendre le téléphone et je comprends qu’il a un problème. J’ai ressenti un haut le coeur, un gros stress immédiat. Sa voix m’a dit: « Salut », j’ai répondu: « Oh super! ». Il a tranché: « J’aurais préféré ne pas t’appeler. J’ai chaviré. Je préfère te le dire moi-même plutôt que tu ne l’apprennes par la bande. Le mât est endommagé, je remonte vers le Chili, je vais vendre le bateau et rentrer en avion ».

Odile vit les départs de Jean-Luc Van Den Heede depuis une trentaine d’années / Photo B.Gergaud via Facebook

 « Je n’ai pas eu peur »

Depuis quelques heures, connaissant son homme et la météo de la zone, elle sent le risque poindre. « Le matin j’avais entendu sa vacation radio. Il était très froid, je ne l’avais jamais entendu comme cela auparavant, répondant de manière binaire. Avec une grosse houle croisée, un fort vent, il sentait le chavirage arriver. Il avait tout prévu: attaché la boîte à outils, se couchait à la gîte et non pas à la contre-gîte. »

« Malade pour le rêve qui s’écroulait… »

Elle l’entend au bout du fil. Elle sait qu’il n’est pas blessé, qu’il n’y a pas de trou dans la coque. « Il n’y avait pas de danger, je n’ai donc pas été effrayée, mais malade! Malade pour le rêve qui s’écroulait… Puis, je suis revenue en réunion. Les collègues connaissent Jean-Luc et ont vu qu’il y avait un problème. »

Black out total

En lien avec Lionel Régnier, son coach, elle passe à l’action de l’organisation pour la réparation du bateau à Valparaiso. « Je lui ai fait dire par les radio amateurs qu’un appel téléphonique supplémentaire lui interdirait de revenir en course (même en classe Chichester, hors classement), c’est interdit par le règlement. Donc à partir de là, black out total. »

Finalement, VDH décide de réparer son mât tout seul et de continuer. Il est toujours premier devant Mark Slats.

Odile: « J’ai toujours vécu les départ dans la gaieté » / Photo B. Gergaud via Facebook

Les départs, l’euphorie puis la réalité

Pour elle, « les départs sont toujours très excitants car on est entouré par les copains, la presse, les sponsors. J’ai toujours vécu les départ dans la gaieté, jamais dans la peur. » D’un naturel stoïque et serein, elle ne tombe pas dans le pathos. Cependant, elle concède l’émotion de  l’ultime moment. « Au dernier regard, tu ressens un pincement au coeur, oui. Il n’y a plus d’excitation, plus d’euphorie. On est face à la réalité. De l’évoquer, j’en ai encore des frissons. Je revois encore son regard. Quand il nous a fait salut, il n’y a pas d’émotion dans son geste: il est déjà dans sa course et il aime être sur l’eau. Quand il a quitté le ponton, il m’a dit au revoir comme s’il partait faire les courses. »

« J’ai eu la trouille ce soir-là »

Son compagnon, si expérimenté soit-il, à l’autre bout de la planète sur un petit bateau avec un mât brinquebalant… La peur? « Elle vient après, au premier pépin de Jean-Luc ou d’un autre concurrent. Jean-Luc [tous ses proches l’affirment, NDLR] est tellement confiant que ça occulte le risque. Quand il part, je me dis qu’il n’y a pas plus de crainte à avoir que quand il prend la voiture. »

« Je me suis rendu compte que cette course est différentes des précédentes. »

D’autres concurrents ont décrit les conditions qu’ils affrontaient dans les mers du Sud. « J’ai eu plus peur quand Abilash a chaviré. Quand j’ai vu son bateau, je me suis rendu compte que cette course est différente des précédentes. Le bateau est beaucoup plus petit et Jean-Luc  a 15 ans de plus que la dernière fois. J’ai eu plus peur moi dans mon canapé que lui, là-bas, alors qu’il gérait la situation. J’ai eu la trouille ce soir-là. »

Les arrivées, les retrouvailles

Quand VDH rentrera, aux environs de la fin janvier, il aura passé huit mois en mer. « A l’arrivée, tout le monde se l’arrache, comme il est affable, il répond à tout le monde. Je sais bien que dans ces moments-là, je suis un peu la dernière roue du carrosse! En général je reste assez à l’écart, je n’aime pas me mettre en avant. Lorsque l’on rentre à la maison, il redevient lui-même. »

« Il préfère arriver deuxième mais arriver sous voile plutôt que tenter d’arriver premier et risquer de tout casser. »

Le skipper aux 11 passages du Cap Horn et 5 tours du monde navigue sous-toilé pour ne pas trop utiliser son mât fragilisé. A Nantes, sa compagne commence à guetter le calendrier. « Le moment que j’ai hâte de vivre? L’arrivée, lorsque l’on est bord à bord sur l’eau… Avoir son premier sourire (après la ligne, sinon il restera concentré et ne nous verra pas!). »

Gaëlle Richard