Quel avenir pour nos océans ? // Photo libre de droit via unsplash

Insolite 10 juillet 2020

Les illusions des années vingt

À quoi ressembleront les océans de demain ? Petit saut dans le temps, nous voici en 2050.

Récemment, j’ai retrouvé au fond du disque dur de mon antique Macbook des années 20, un papier que j’avais publié pour la revue Mer & Océans. C’était un 7 juillet. Je me souviens de la date parce que les écologistes de l’époque venaient de remporter les élections municipales à Bordeaux, et Pierre Hurmic entamait alors son premier mandat.

Les seuls qui étaient en mesure, à l’époque, de prédire l’avenir étaient les spécialistes : cette petite élite scientifique, dont la tâche ingrate se limitait à annoncer les catastrophes à venir avec le ton des Cassandre qu’on se refusait à écouter par besoin d’espérance. Je décidais donc de consulter ceux-ci, et me penchais sur le 6e rapport du Giec, paru fin 2019, où, sur plusieurs centaines de pages de jargon technique – et incompréhensible il faut le dire – on tâchait d’expliquer quel serait l’avenir de notre vie sur terre. Heureusement, je dénichai un rapport plus accessible : « The Ocean and cryosphère in a changing climate », le troisième rapport dit « spécial » publié par le Giec depuis sa création, ce qui indiquait bien la place sensible que tenaient les océans dans le cataclysme annoncé. On portait, déjà, à l’époque une attention particulière à la cryosphère – l’ensemble des composantes gelées sur terre, qu’elles soient d’eau douce ou d’eau salée – et on peut dire aujourd’hui que les scientifiques avaient bien identifié d’où viendrait la « variable d’aggravation ».

On y rappelait que les Océans recouvraient 71 % de la surface terrestre, 10% étaient recouverts de glace, et que les mers du globe concentraient 97% de l’eau sur la planète : autant dire que tout dérèglement à ce niveau aurait des conséquences lourdes sur l’ensemble de l’écosystème. Un peu timidement, on estimait que 20 % de la population mondiale serait touchée par les conséquences d’un réchauffement global sur les glaces et les océans. Ce qui, on le sait aujourd’hui, était loin du compte.

Toutefois, les spécialistes du Giec avaient eu du flair en pensant que la détérioration du permafrost provoquerait une augmentation de la libération de CO2 et de méthane dans l’atmosphère et donc une accélération du phénomène, avec, affirmaient-ils, des conséquences graves pour 2100. On se rendait compte du processus inertiel de l’activité humaine, et de l’effet boule de neige de tout déséquilibre écologique. On avait raison, sauf sur le temps que cela prendrait. On pensait, un peu naïvement, à l’époque, que les Océans amortiraient le choc, ou, du moins, qu’ils temporiseraient.

Quant à la vie dans les eaux océaniques, on la disait en danger : le réchauffement de la colonne d’eau jusqu’à 2000 mètres de profondeur ne faisait plus aucun doute, provoquant la désoxygénation des océans et l’augmentation de leur acidité par la captation du dioxyde de carbone. On ne parlait pas de la pollution, et notamment de la « plastification » croissante de l’ensemble des espèces marines. On se limitait à attirer l’attention sur l’augmentation de la fréquence des vagues de chaleur marines, sur l’augmentation des occurrences de El Nino et de la Nina, et sur un possible arrêt de la circulation thermohaline, notamment dans l’Atlantique nord qui provoquerait une modification des climats sur l’ensemble de l’hémisphère.

A cette époque, on était un peu naïf, et bien qu’on s’étonna des bouleversements qu’avait provoqué l’industrialisation en moins de cent ans et des méfaits de l’utilisation des énergies fossiles, on ne mesurait pas encore l’ampleur des dégâts. On préconisait de faire des efforts, un peu timidement, sans oser appeler à des décisions politiques globales et franches. Il faut dire que les scientifiques n’étaient pas tous d’accord – tel est le monde de la science- ce qui atténuait la portée des propos les plus sérieux. Il faut dire aussi que les lobbies politico-industriels menaient un travail de sape pour contredire les prévisions les plus sérieuses.

On avait sous-estimé les réactions en chaine, notamment en raison de la dégradation de la cryosphère. Et là, personne n’aurait pu prévoir ce qu’il s’est passé. A présent, nous regrettons tous l’ingénuité dont nous avons fait preuve au début de ce siècle…

A. Lancelevee