Théodore Géricault, Seconde esquisse pour le Radeau de la Méduse, image via Larousse en ligne

Dossier 25 mai 2020

Ép. 5 – Les radeaux de Géricault et Rancinan

Épisode 5

Découvrez l'épisode 5 de l'histoire des radeaux de Géricault et de Rancinan !

Attirer l’attention grâce à une approche « révolutionnaire »

Géricault ou le radeau de la gloire

Si l’on en croit ses travaux préparatoires, Théodore Géricault, au fur et à mesure de la conception de l’oeuvre, resserre le cadre autour du radeau, ignorant les principes des « marines » traditionnelles qui laissent toujours une large surface à la représentation de l’eau. Le jeune peintre souhaite renforcer la monumentalité du tableau en amenant l’embarcation au premier plan, agrandissant ainsi les personnages et accentuant la dimension pyramidale. Ce parti pris s’ajoute au choix d’un format spectaculaire (493 x 725 cm), qui convient plus généralement au style des peintures d’histoire, ces pièces maîtresses dans la carrière d’un artiste, que l’Académie place au somment de la hiérarchie des genres, et qui représentent plus volontiers des moments grandioses de l’Histoire politique, de la tradition chrétienne ou de la mythologie classique.


Mais si Géricault a opté pour le traitement colossal d’un sujet hautement populaire afin de gagner l’estime du public et du roi, les contemporains ont plutôt vu dans son oeuvre la dénonciation d’un scandale politique.

Théodore Géricault, image via Wikipédia


Il fait entrer son tableau au Salon de 1819 sous le titre anodin de Scène d’un naufrage. Les Salons sont des temples de l’art au service du pouvoir politique en place ; sont généralement sélectionnés des artistes qui soutiennent le régime et l’Église, afin de mettre en scène la splendeur et la prospérité de la Nation. L’oeuvre de Géricault ne correspond pas à ces pré-requis. Pourtant, elle parvient à faire son entrée dans les salles du Louvre et à être présentée au roi, dans le cadre du plus haut événement de la scène artistique de l’époque. Louis XVIII se souvient que Géricault l’a soutenu durant le bref retour de Napoléon, il s’est même engagé chez les mousquetaires du roi. Aussi le complimente-t-il ainsi :

« Vous avez peint un naufrage qui n’en sera pas un pour vous. »


Mais si le souverain cherche à apaiser les esprits, il ne se porte pas pour autant acquéreur du tableau ; Géricault en conçoit une profonde déception, ce qui plaide en faveur d’une démarche purement personnelle de recherche de reconnaissance, et exclue le pamphlet politique déguisé contre la Royauté confiant des vaisseaux à de vieux opportunistes de l’Ancien Régime, alors qu’ils n’ont pas navigué depuis des décennies.


Pourtant Géricault est un personnage haut en couleurs : il est exclu du Louvre en 1810 pour s’être battu dans la Grande Galerie ; sa famille doit étouffer le scandale de la relation amoureuse qu’il entretient avec l’épouse de l’un de ses oncles, en bannissant la jeune femme à la campagne et en abandonnant l’enfant adultérin, sous le regard apparemment indifférent de son père ; afin de se consacrer à son chef d’oeuvre, il se rase la tête, s’empêchant ainsi de sortir et d’apparaître en public pendant plus d’un an ; il provoque sans cesse des accidents à cheval, jusqu’à cette grave chute en 1824 qui lui coûte la vie, alors qu’il n’est âgé que de 32 ans.


Directeur général des musées royaux, chargé des acquisitions officielles, le comte de Forbin achète Le Radeau de La Méduse à la mort de l’artiste. Sa postérité dans l’art, la littérature et la culture populaire est considérable, de même que son impact politique, puisqu’il sera utilisé jusqu’au milieu du XXe siècle comme symbole d’opposition à un régime en place.

Sarah Barry