Thon rouge de l'Atlantique. Photo : Jean Ogden / Just Chaos Photography, Wikimedia Commons, CC BY 2.0.
Environnement • 2 novembre 2026
Thon rouge : de l’agonie au grand retour, l’histoire du miraculé de l’Atlantique
Il y a vingt ans, on lui préparait déjà l’oraison funèbre. Pillé pour les comptoirs à sushis, braconné à échelle industrielle, le thon rouge fonçait droit vers le mur. Aujourd’hui, les quotas ont été multipliés par près de quatre et les bancs chassent de nouveau jusqu’en Scandinavie. Histoire d’un miraculé, qui n’a pas encore le droit de crier victoire.
Il faut d’abord dire à qui l’on a affaire. Le thon rouge de l’Atlantique, Thunnus thynnus pour les intimes, n’est pas un poisson : c’est une rock star. Plus de trois mètres, plusieurs centaines de kilos (le record homologué à la ligne dépasse les 670 kg), un sang plus chaud que l’eau qui l’entoure, une nage capable de traverser l’Atlantique en quelques semaines. Chaque printemps, il revient pondre en Méditerranée, autour des Baléares, de la Sicile ou du Levant. Un athlète de l’océan. Et, malheureusement pour lui, un des poissons les plus chers du monde.
Les années sushi : chronique d’un pillage organisé
Tout bascule dans les années 1990. Le Japon raffole de sa chair grasse, le fameux toro, et la Méditerranée invente une machine redoutable : l’engraissement. Les senneurs encerclent les bancs, remorquent les thons vivants dans des cages flottantes au large de Malte, de la Croatie ou de l’Espagne, les gavent pendant des mois puis les expédient vers Tokyo. Rentable, discret, et pratiquement incontrôlable : un poisson vivant dans une cage, ça ne se pèse pas sur un quai.
Résultat : au milieu des années 2000, les scientifiques estiment que les captures réelles atteignent environ le double du quota officiel, déjà trop élevé. La Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (ICCAT, ou CICTA en français), chargée de gérer le stock, collectionne les recommandations ignorées. Ses détracteurs la rebaptisent « International Conspiracy to Catch All Tunas », la conspiration internationale pour pêcher tous les thons. Ambiance.

2007-2010 : le coup de frein (enfin)
Il faudra un scandale planétaire, des campagnes d’ONG et une alerte rouge des scientifiques pour que la machine s’arrête. En 2010, Monaco va jusqu’à proposer d’inscrire le thon rouge à l’annexe I de la CITES, ce qui reviendrait à interdire son commerce international, comme pour l’ivoire. La proposition est rejetée à Doha, sous la pression des pays pêcheurs et du Japon. Mais le message est passé.
Le plan de reconstitution adopté à partir de 2007 serre enfin la vis : quota ramené jusqu’à 12 900 tonnes au début des années 2010, saison de pêche des senneurs réduite à quelques semaines, taille minimale relevée, observateurs embarqués, balises satellites sur les navires et documentation électronique des captures, du filet jusqu’à l’assiette. Les pêcheurs grincent des dents, certains armements coulent. Et le poisson, lui, fait ce qu’on attendait de lui : il se reproduit.
Le grand retour : de la Méditerranée aux fjords
Quinze ans plus tard, le tableau a changé de couleur. Le stock de l’Atlantique Est et de la Méditerranée est désormais jugé en bonne santé et exploité durablement. Les quotas sont remontés par paliers, jusqu’à 40 570 tonnes pour 2023-2025. En novembre 2025, à Séville, l’ICCAT a franchi une nouvelle marche : 48 403 tonnes par an pour 2026-2028, soit environ 19 % de plus. Côté Atlantique Ouest, le quota passe à un peu plus de 3 080 tonnes.
Le signe le plus spectaculaire du retour se lit sur la carte. Disparus de la mer du Nord depuis les années 1960, les thons rouges sont revenus chasser le hareng et le maquereau jusque dans les eaux norvégiennes, danoises et suédoises depuis le milieu des années 2010. Là-haut, des équipes de scientifiques et de pêcheurs volontaires les capturent à la ligne, les mesurent, les équipent de balises puis les relâchent, pour suivre leurs migrations. Un peu comme si les loups revenaient frapper à la porte de Paris.

Pourquoi il ne faut pas sabrer le champagne
Voilà pour la bonne nouvelle. Maintenant, la mauvaise conscience. Tout le monde n’a pas applaudi la hausse de Séville. Avant la réunion, des organisations de pêcheurs artisans de Méditerranée, comme la Sathoan à Sète, plaidaient pour la prudence : de nouvelles analyses génétiques, dites « CKMR », qui reconstituent la population à partir des liens de parenté entre poissons, laissent penser qu’à quotas constants la biomasse pourrait se stabiliser, voire légèrement reculer d’ici 2035. Autrement dit : on vient à peine de sortir le patient de réanimation, et certains lui font déjà courir un marathon.
L’autre question, c’est qui pêche. L’essentiel du quota méditerranéen part toujours aux grands senneurs et aux fermes d’engraissement, dont la production file vers les marchés de luxe asiatiques. Les petits ligneurs et palangriers côtiers, qui pêchent un poisson à la fois et le débarquent frais, se partagent les miettes. En 2019, un thon rouge du Pacifique de 278 kg s’est vendu plus de 333 millions de yens à la première criée de l’année à Tokyo. Tant qu’un poisson vaudra le prix d’un immeuble, la tentation de tricher ne disparaîtra pas.

Et dans l’assiette, on fait quoi ?
Pas besoin de bannir le thon rouge, mais de le traiter pour ce qu’il est : un produit rare, pas un ingrédient de buffet à volonté. Demandez l’origine et l’engin de pêche, privilégiez la ligne et la petite pêche côtière, méfiez-vous des prix trop doux, et laissez tomber le sushi de thon rouge à la chaîne. Les pêcheurs de loisir, eux, savent que le thon rouge ne se traite pas comme un maquereau : sa pêche est soumise à autorisation et à déclaration, et le no-kill gagne du terrain. Pour aller plus loin, relisez notre guide du poisson durable.
Le mot de la fin
L’histoire du thon rouge est une des rares bonnes nouvelles que l’océan nous ait offertes ces vingt dernières années. Elle prouve une chose simple, que les sceptiques de la gestion des pêches feraient bien d’encadrer au-dessus de leur bureau : quand on arrête de piller, la mer répare. Elle prouve aussi l’inverse. Il a fallu frôler l’effondrement pour agir, et il suffirait de quelques saisons d’appétit pour tout recommencer. Le miraculé nage de nouveau. À nous de ne pas le renvoyer au bloc.
Sources
ICCAT – communiqué de presse de la 29e réunion ordinaire, Séville, novembre 2025 · Sathoan – note de position ICCAT 2025
Crédits photos
Image à la une : thon rouge de l’Atlantique — Jean Ogden / Just Chaos Photography, Wikimedia Commons, CC BY 2.0.
Thon rouge en chasse, Grèce — Zsolyomi, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Marquage d’un thon rouge — Finn-j, Wikimedia Commons, CC0 (domaine public).
Thon rouge à Cabo de Palos — Rafa Gallut, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.