Johanne Defay, finale du Vans US Open of Surfing, Huntington Beach, 2015. Photo : troy_williams, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.
Glisse • 2 novembre 2026
Femmes et océan : elles ont gagné l’égalité des primes, pas encore celle du ponton
Dimanche, une dizaine de femmes s’élanceront de Saint-Malo parmi les 118 solitaires de la Route du Rhum. Moins d’une sur dix. En surf, elles touchent les mêmes primes que les hommes depuis 2019 ; en voile, elles se battent encore pour trouver un sponsor ; sous la surface, une Américaine a marché à 381 mètres de fond il y a près d’un demi-siècle. Bilan, sans langue de bois, d’une conquête de l’océan qui avance plus vite au large que sur les pontons.
1990, la claque Arthaud
Il faut se souvenir de la tête des vieux loups de mer en novembre 1990, quand Florence Arthaud a coupé la première la ligne de Pointe-à-Pitre au terme de quatorze jours de solitaire sur son trimaran Pierre 1er. Une femme, seule, devant tous les hommes, sur la course la plus prestigieuse du calendrier transatlantique : la scène paraissait tellement improbable qu’on l’a longtemps racontée comme une exception, presque comme une anomalie. La « petite fiancée de l’Atlantique », surnom qui en dit long sur l’époque, venait pourtant de prouver ce que les marins honnêtes savaient déjà : au large, l’océan se moque bien de savoir qui tient la barre.
Douze ans plus tard, Ellen MacArthur remportait à son tour la Route du Rhum dans la catégorie des monocoques de 60 pieds, après avoir terminé deuxième du Vendée Globe 2000-2001. Deux victoires majeures, deux légendes, et pourtant la flotte est restée obstinément masculine pendant des décennies.

Le surf, premier de la classe (pour une fois)
C’est le surf, sport souvent caricaturé pour ses clichés de bikinis et de posters, qui a tiré le premier. En septembre 2018, la World Surf League annonçait que tous ses événements verseraient, dès la saison 2019, exactement la même dotation aux femmes et aux hommes. Le déclic était venu d’une photo devenue virale : sur le podium junior du Ballito Pro, en Afrique du Sud, la gagnante Zoe Steyn tenait un chèque deux fois plus petit que celui de son homologue masculin. L’image était si absurde qu’elle a fait plus pour l’égalité que des années de déclarations d’intention.
Depuis, les surfeuses françaises ont rendu la décision rentable. Johanne Defay a décroché le bronze olympique à Teahupo’o en 2024, quelques mois après que Vahine Fierro, invitée surprise, a remporté le Tahiti Pro sur cette même vague qui terrifie la moitié du circuit masculin. Et Justine Dupont continue de se jeter dans les montagnes d’eau de Nazaré avec une constance qui ferait reculer bien des chargeurs autoproclamés.
Mais sur la plage, le compte n’y est pas
La Fédération française de surf revendique environ 36 % de licenciées, ce qui fait du surf l’un des sports les plus mixtes du pays. En revanche, lorsqu’elle a lancé sa campagne « Faire des vagues » en 2022, elle reconnaissait que les femmes n’occupaient qu’environ 1,5 % des postes de responsabilité dans la discipline, et qu’elles restaient très minoritaires parmi les juges. Autrement dit, elles surfent, elles gagnent, mais ce sont encore largement des hommes qui notent, qui encadrent et qui décident.
Voile : le large est ouvert, les carnets de chèques beaucoup moins
Sur la Route du Rhum 2026, le constat est cruel : sur 118 skippers, on compte une dizaine de femmes, réparties entre la Class40, l’IMOCA, l’Ocean Fifty et, grande première, l’Ultim avec Alexia Barrier sur IDEC Sport. Côté IMOCA, Violette Dorange, Elodie Bonafous et Francesca Clapcich porteront les couleurs féminines ; en Class40, des projets comme Woman of Course ou Empowher affichent la couleur dès leur nom.
Le Vendée Globe 2024-2025 avait déjà marqué un record avec six femmes au départ sur quarante bateaux, parmi lesquelles Sam Davies, Clarisse Crémer, Justine Mettraux, Isabelle Joschke, Pip Hare et Violette Dorange, benjamine de la course. Six sur quarante, c’est un record, et c’est aussi la mesure du chemin qui reste à parcourir.

Le vrai vent contraire : l’argent
Aucune skipper ne vous dira que l’Atlantique est plus dur pour elle que pour un homme. Toutes vous parleront en revanche de la chasse au sponsor, du temps perdu à convaincre des directions marketing qu’une femme peut ramener un bateau entier de l’autre côté de l’océan, et des projets montés avec des budgets inférieurs, donc avec des machines moins récentes. La performance suit le budget, le budget suit la visibilité, et la visibilité, pendant longtemps, a suivi les hommes.
Sous la surface, une pionnière qu’on appelle « Her Deepness »
La plongée sous-marine a son monument, et ce n’est pas un commandant à bonnet rouge. En 1979, au large d’Oahu, la biologiste américaine Sylvia Earle est descendue à 381 mètres de profondeur dans un scaphandre rigide, avant de se détacher du sous-marin qui l’avait amenée et de marcher librement sur le fond pendant plus de deux heures. Le record féminin de marche sous-marine non reliée à la surface tient toujours. Devenue en 1990 la première femme scientifique en chef de l’agence américaine de l’océan (NOAA), elle passe depuis sa vie à rappeler qu’on ne protège bien que ce que l’on connaît.
Dans les clubs de plongée comme dans les ports de pêche, pourtant, la parité reste un horizon lointain, et les combinaisons taillées pour des épaules masculines continuent de rappeler aux plongeuses qu’on n’avait pas vraiment prévu leur venue.

La mer n’a jamais eu de sexe, les pontons si
Le paradoxe est total : l’océan, lui, a toujours traité tout le monde avec la même indifférence souveraine. La houle de Teahupo’o ne vérifie pas la carte d’identité, le pot-au-noir n’a jamais épargné personne, et la pression à 381 mètres est la même pour tous les poumons. Ce qui freine les femmes, ce n’est pas la mer, ce sont les clubs, les jurys, les sponsors et les habitudes qu’on a prises à terre.
Alors dimanche, quand la flotte quittera Saint-Malo, regardez bien les dix étraves que barrent des femmes. Elles ne font pas une course de plus : elles font celle que l’on aurait dû leur ouvrir il y a trente-six ans, quand Florence Arthaud a démontré qu’il suffisait de leur laisser la barre.
Sources : Bateaux.com (liste des skippers de la Route du Rhum 2026) ; The Inertia (égalité des primes WSL) ; Surf-Report (campagne « Faire des vagues » de la FFS) ; Yachts & Yachting (les six femmes du Vendée Globe 2024) ; Guinness World Records (Sylvia Earle).
Crédits photos : image à la une, Johanne Defay au Vans US Open of Surfing 2015, par troy_williams, CC BY 2.0, Wikimedia Commons ; Florence Arthaud, Laurent Bourgnon et Philippe Poupon, par bobostudio (L. de Cockborne), CC BY 2.0, Wikimedia Commons ; Clarisse Crémer à La Rochelle, par Sukkoria, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons ; Sylvia Earle, NOAA / National Undersea Research Program, domaine public, Wikimedia Commons.