La flotte des Class40 au bassin Vauban avant le départ de la Route du Rhum 2014. Photo : Pymouss / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Nautisme • 2 novembre 2026
Lexique de la Route du Rhum : 15 mots pour ne pas passer pour un terrien sur les remparts
Dimanche 1er novembre, 13 h 02, la Route du Rhum largue ses solitaires vers la Guadeloupe. D’ici là, les remparts de Saint-Malo vont se remplir de gens qui hochent la tête quand un skipper parle d’empannage. Pour ne pas être de ceux-là, voici notre lexique de la Route du Rhum : quinze mots, quelques légendes et zéro jargon inutile.
La voile de course au large a ceci de commun avec le surf ou le rock : une langue à elle, faite pour trier les initiés des touristes. Sur le bassin Vauban, où le village a même dû fermer ses grilles le 23 octobre pendant le passage de la tempête Austen, on entend parler de « bascule », de « sortie de Manche » et de « bord de près » comme d’autres parlent de la pluie et du beau temps. Rien d’insurmontable. On vous traduit tout, dans l’ordre où les marins le vivent.
Avant le coup de canon : les mots du ponton
1. Ultim, Ocean Fifty, Imoca, Class40, Vintage
Les six classes du Rhum, du plus gros au plus vieux. Les Ultim sont les trimarans géants de 32 mètres, ceux qui volent. Les Ocean Fifty, des trimarans de 50 pieds, nerveux comme des chats sauvages. Les Imoca, les monocoques du Vendée Globe. Les Class40, monocoques de 12 mètres, forment le gros de la flotte et la bagarre la plus serrée. Et les Vintage (multicoques et monocoques), ex-Rhum Multi et Rhum Mono, accueillent les anciens bateaux et les vieux briscards. Pour les têtes d’affiche de chaque classe, voyez notre présentation des favoris.
2. Foil
Ces ailes en carbone qui sortent de la coque et soulèvent le bateau au-dessus de l’eau. Moins de surface mouillée, plus de vitesse, et un vol qui ressemble à un décollage d’avion de chasse au ralenti. Les Ultim, les Ocean Fifty et la plupart des Imoca en sont équipés. Les Class40, non : le règlement les interdit, et c’est très bien comme ça, on y regarde encore des marins régler des voiles.
3. Le Grouin et Fréhel
La ligne de départ est mouillée au large de la pointe du Grouin, près de Cancale, et la première marque à contourner est une bouée au large du cap Fréhel, une quinzaine de milles plus loin. Ce sont les deux meilleurs balcons pour voir passer la flotte, à condition d’arriver tôt : les parkings se remplissent bien avant le coup de canon.

En mer : les mots de l’Atlantique
4. Mille
L’unité de distance des marins : 1 852 mètres. Entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre, la route directe fait 3 542 milles, soit environ 6 560 kilomètres. Personne ne la suit vraiment : les bateaux vont chercher le vent là où il souffle, et en parcourent souvent bien davantage.
5. Nœud
Un mille par heure, soit 1,852 km/h. Quand un Ultim tient 35 nœuds de moyenne, il file à 65 km/h, jour et nuit, au milieu de l’océan, avec un seul humain à bord. Dites « nœuds », jamais « nœuds à l’heure » : c’est le pléonasme qui trahit le terrien à coup sûr.
6. Golfe de Gascogne
Le premier juge de paix. En novembre, le golfe sert souvent des dépressions musclées, une mer croisée et des nuits où l’on casse plus qu’on ne gagne. Beaucoup de Rhum se sont perdus là, à quelques jours du départ. La règle tacite est connue de tous : on ne gagne pas la course dans le golfe, mais on peut très bien l’y perdre.
7. Option nord, option sud
Le grand dilemme stratégique. Au nord, la route est plus courte mais il faut composer avec les dépressions et le vent dans le nez. Au sud, on contourne l’anticyclone des Açores pour aller chercher les alizés : plus long, plus confortable, plus rapide quand ça marche. Sur la cartographie, c’est le moment où la flotte se disperse comme une poignée de billes, et où les commentateurs commencent à transpirer.
8. Alizés
Ces vents réguliers de nord-est qui soufflent entre les tropiques et poussent les bateaux vers les Antilles. Les marins en parlent comme d’une autoroute. Une fois dedans, la course devient une affaire de vitesse pure, de réglages et de sommeil grappillé.
9. Empannage
Changer de bord quand le vent vient de l’arrière. Sur un Imoca ou un Ultim en solitaire, c’est une demi-heure de travail physique, des centaines de kilos de matériel à déplacer d’un côté à l’autre du bateau, et la certitude d’en ressortir trempé. Son cousin face au vent s’appelle le virement de bord.
10. Bascule
Un changement de direction du vent. Bien jouée, elle fait gagner des dizaines de milles en une nuit ; ratée, elle envoie le bateau dans le mauvais couloir pendant que les copains s’échappent. C’est le mot préféré des routeurs.
11. Routeur
Le météorologue et stratège resté à terre, qui calcule la meilleure trajectoire et la transmet au skipper. Sur le Rhum, seuls les Ultim y ont droit ; dans les autres classes, le solitaire analyse lui-même ses fichiers météo, entre deux siestes et une réparation. Ça change tout.

12. Sommeil polyphasique
Dormir par tranches de vingt ou trente minutes, plusieurs fois par jour, réveil sur l’oreille et alarmes partout. Un solitaire dort rarement plus de quelques heures par jour cumulées. Les hallucinations des derniers jours font partie du folklore, et pas seulement chez les débutants.
13. Escale technique
Le Rhum autorise à s’arrêter dans un port pour réparer, puis à repartir. Le chronomètre, lui, continue de tourner. C’est souvent là, à Brest, Lorient ou aux Açores, que se jouent les décisions les plus douloureuses d’une carrière : repartir ou jeter l’éponge.
À l’arrivée : les mots de la légende
14. La bouée de Basse-Terre
Le Rhum ne se termine pas en ligne droite : il faut faire le tour de la Guadeloupe par l’ouest et le sud, virer la bouée de Basse-Terre à l’entrée du canal des Saintes, puis remonter vers Pointe-à-Pitre. Les trente derniers milles, souvent sans vent à l’abri du relief, ont déjà fait pleurer plus d’un leader. Après 3 500 milles d’océan, perdre une place en vue des cocotiers est une spécialité locale.
15. Quatre-vingt-dix-huit secondes
L’écart qui a fondé le mythe. En 1978, pour la première édition imaginée par Michel Etevenon, le Canadien Mike Birch et son petit trimaran Olympus Photo devancent Michel Malinovsky de 98 secondes, après plus de trois semaines de mer. Depuis, la course a eu ses héros et ses drames, de la disparition de Loïc Caradec en 1986 à la victoire de Florence Arthaud en 1990, la « petite fiancée de l’Atlantique », première femme à gagner le Rhum. Le record, lui, appartient à Charles Caudrelier : 6 jours, 19 heures et 47 minutes en 2022. Trente-six ans après Arthaud, Alexia Barrier sera la première femme à s’élancer en Ultim. Les femmes ne représentent encore qu’environ une skippeuse sur dix au départ ; la route est longue, mais elle est tracée.

Le mot de la fin
Il en reste un, le seul qu’aucun dictionnaire n’explique vraiment : solitaire. Dix jours, deux semaines, parfois trois, sans personne pour tenir la barre pendant qu’on dort, ni pour dire que ça va aller. Le reste n’est que du vocabulaire. Alors dimanche, sur les remparts ou à la pointe du Grouin, vous pourrez dire « bascule » et « empannage » sans trembler. Mais quand les voiles disparaîtront derrière Fréhel, faites comme les vieux Malouins : taisez-vous, et regardez.
Sources
Route du Rhum – Destination Guadeloupe (site officiel) · Figaro Nautisme (fermeture du village, 23 octobre 2026) · Saint-Malo Guide (parcours et classes)
Crédits photos
Image à la une : flotte des Class40 au bassin Vauban, 2014 — Pymouss, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Multi50 aux pontons, 2018 — Maxime Lorant, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Cockpit de Maître CoQ, 2014 — L. de Cockborne / bobostudio, Wikimedia Commons, CC BY 2.0.
Kriter IV, 1978 — Gvdmoort, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.