Le radeau de la Méduse, Géricault

Dossier 24 mai 2020

Ép. 4 – Les radeaux de Géricault et Rancinan

Épisode 4

Découvrez l'épisode 4 de l'histoire des radeaux de Géricault et de Rancinan !

Des thèmes d’actualité brûlants

Une approche formelle entre réalisme et idéalisation

Gérard Rancinan s’inspire des figures d’exilés qui ont croisé sa route pour rendre la souffrance et les espoirs des personnages du Radeau des Illusions. Dans un studio, il fait construire un radeau de 24 mètres carrés devant une toile de fond de 12 mètres de long, afin d’y installer sa mise en scène.


De même, Théodore Géricault lit et interroge Savigny et Corréard ; il se fait construire un modèle de radeau et loue un atelier plus vaste afin de pouvoir réaliser son ambitieuse composition de près de cinq mètres sur sept. Ce nouvel espace de travail se trouve à proximité d’un hôpital ; Géricault obtient le droit d’y faire des esquisses de mourants, et même d’emporter des morceaux de cadavres afin de pouvoir en observer les différentes phases de décomposition. Toutes les informations nécessaires à un tableau hautement réaliste sont à sa disposition ; il décide néanmoins d’idéaliser tragiquement la scène afin d’en faire un rendu à la fois esthétique et « romantique ».


Si Rancinan ne renonce pas à son goût pour les corps athlétiques et sensuels, Géricault ne déroge pas non plus aux codes classiques jusqu’à sacrifier la beauté de ses protagonistes. Et sans doute cela rajoute-t-il à la splendeur tragique des deux oeuvres.


Les survivants du radeau de La Méduse racontent qu’après 13 jours à dériver sous le soleil brûlant de cette partie de l’Atlantique, sans eau ni nourriture, les corps brûlés sont couverts de plaies, les muscles ont fondu et les têtes présentent un aspect hirsute.


Pourtant, Géricault représente un Jean-Charles à la musculature énergique ; il peint des peaux blanches et lisses, tandis que les joues sont souvent rasées de près ; son ami et admirateur, le peintre Eugène Delacroix, sert même de modèle pour la réalisation du jeune homme à plat ventre, tenant une poutre au premier plan.

À gauche : Des corps idéalisés à la peau blanche et lisse // À droite : une jeunesse sacrifiée

Et le contexte météorologique du tableau est également loin de rendre justice à la réalité ; lorsque L’Argus trouve les naufragés en ce matin du 17 juillet 1816, le ciel est clair, la mer est calme et le vent souffle peu ; des conditions climatiques très éloignées de la tension tragique qui anime l’oeuvre tourmentée de Géricault.


Plus qu’une vision de la réalité, on retrouve dans Le Radeau de la Méduse l’influence de Caravage, Rubens et autres Rembrandt, les grands maîtres que Géricault admire et qu’il copie inlassablement au Louvre, couvrant son atelier de reproductions de leurs oeuvres, et ignorant la tendance néoclassique du temps qui se passionne pour l’Antiquité, la Renaissance et le XVIIe siècle français de Poussin.

Sur Le Radeau des Illusions, outre de rares exceptions dans le fond de la composition, la part belle est donnée aux anatomies idéales, dont les formes tendres et viriles sont agrémentées de piercings, de colliers pectoraux ou de spectaculaires tatouages ; en ressort une impression générale de jeunesse moderne sacrifiée sur l’autel de l’inégalité et de la société de consommation. On est face à une scène fortement théâtralisée, où les figurants sont parés de costumes et d’accessoires symboliques, dans un décor également fait de métaphores, et ce savant mélange allégorique et idéalisé parvient à fabriquer un réel d’autant plus poignant.

Sarah Barry