Couple d’empereurs et bébé / Photo par David Tipling via Getty Images

Dossier 9 juillet 2019

Une colonie de manchots empereurs disparaît sur la banquise brisée

Entre majesté et élégance, le manchot empereur, oiseau endémique de l’Antarctique, avance lentement sur les glaces du continent austral.

Son plumage blanc et noir et sa silhouette élancée sont soulignés par la présence de zones jaune d’or tout près des oreilles, telles les coups de pinceaux d’un artiste-peintre. Magnifique animal du bout du monde, fort et fragile, émouvant et frissonnant. Et aujourd’hui mis en grave danger.

Impérial oiseau polaire

Contrairement au pingouin, le manchot empereur, de l’ordre des Sphénisciformes, ne vole pas : ses ailes aplaties le long de son corps sont adaptées à la nage, qu’il pratique régulièrement pour trouver de la nourriture. En apnée, les poumons vidés, cet orfèvre de la nage sous-marine descend jusqu’à 600 mètres de profondeur pour assouvir son besoin de chasser le krill ou le calmar, propulsé par son corps rigide jusqu’à 30 kmh. Et, chaque année, les manchots empereurs marchent, marchent, jusqu’à 120 kilomètres sur l’immensité glacée.

Ce déplacement en colonie fait partie du rituel de reproduction de ces oiseaux sublimes. Des couples se forment (15% d’entre eux restent fidèles l’année suivante) autour d’une parade amoureuse, caractérisée par une révérence. La femelle pond alors un œuf, puis part en mer chercher de la nourriture, alors que le mâle couve le futur bébé manchot et le protège de la morsure inexorable du froid glacial qui souffle dans les plumages serrés. Il atteint la taille de 120 cm à l’âge adulte. C’est le plus grand des manchots, d’où le nom d’ « Empereur » qui le distingue des autres espèces.

Glace de chagrin

Cette banquise, d’une infinie beauté et d’une blancheur étourdissante, est leur maison, leur refuge, leur univers. Mais le malheur s’abat sur ces splendeurs givrées, et par là-même, sur la zone de vie des manchots. Provoquée par le réchauffement climatique, c’est une véritable catastrophe qui se déroule ces dernières années sur les blancheurs du pôle. Avec le réchauffement des eaux et la fonte des glaces, les manchots empereurs voient disparaître comme peau de chagrin ce sol glacé qui constitue leur habitat. Sans glace, pas de reproduction possible, puisque c’est lors de leurs longues marches que les empereurs trouvent leur moitié et couvent leurs poussins.

 

Image satellite montrant l’évolution de la colonie entre 2015 et 2018 / Photo via British Antarctic Survey (BAS), par Peter Fretwell et Philip Trathan

Or depuis 2015, le phénomène El Niño, particulièrement intense, a provoqué un réchauffement des eaux, allant jusqu’à faire céder la glace sur laquelle les colonies de manchots empereurs effectuaient leurs rituels. Ainsi, la colonie de Halley, la deuxième plus grande au monde avec 25 000 couples, vit depuis trois ans un drame immense : depuis 2016, c’est le sol qui se dérobe sous leurs corps et ceux des poussins, qui n’ont pas encore suffisamment de plumes pour nager dans l’eau, entraînant la mort de tous les bébés et la disparition quasi-totale de cette colonie qui évolue dans la mer de Weddell en Antarctique. Ce constat sans appel est appuyé par des images satellites issues du British Antarctic Survey (BAS) qui montrent l’incroyable baisse de densité de population entre 2015 et 2018, basées sur l’observation du guano (excréments du manchot empereur). Avec 70% de diminution, « un tel échec de reproduction sur ce site est sans précédent », selon Peter Fretwell (BAS).

Trouver refuge ailleurs… mais jusqu’à quand ?

En parallèle, la colonie de Dawson-Lambton, située à une cinquantaine de kilomètres de la baie de Halley, a vu sa population augmenter sensiblement, avec 10 fois plus de couples observés sur les trois années concernées. Selon l’étude du BAS, une partie des manchots adultes de Halley se seraient réfugiés sur cette zone afin de se reproduire.

L’avenir reste sombre pour les manchots empereur, puisque la NASA a publié une étude qui suggère qu’un iceberg risque de se détacher prochainement de la banquise, au niveau de la barrière de Brunt en Antarctique. Un sol qui se brise sous les impériaux représentants du monde glacial du pôle austral.

Ed.W