Dorade grise, lotte, rouget de roche : tout est écrit sur l'étiquette, encore faut-il la lire. Photo : Winniepix, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Environnement • 21 octobre 2026
Poisson durable : le guide pour remplir son assiette sans vider l’océan
La moitié du poisson débarqué en France vient de populations pêchées durablement. L’autre moitié, non. Et devant l’étal, rien ne ressemble plus à une dorade qu’une autre dorade. Bonne nouvelle : avec cinq réflexes et deux minutes de lecture d’étiquette, on peut arrêter de financer la surpêche sans renoncer au poisson du vendredi. Guide de survie pour mangeur de poisson qui aime aussi la mer.
Un poisson sur deux a un passif
Commençons par le chiffre qui pique. Dans son bilan publié en mars 2026, l’Ifremer estime qu’environ 50 % des volumes débarqués dans l’Hexagone en 2024 provenaient de populations exploitées durablement. C’est mieux qu’il y a vingt ans, mais ça veut aussi dire qu’une sardine, un merlu ou une sole sur deux sort d’un stock surpêché, dégradé ou tout simplement mal connu. L’institut a même dû réviser à la baisse son chiffre de 2023, ramené à 44 %, et vient de reclasser le hareng de Manche et de mer du Nord parmi les stocks surpêchés.
Autrement dit : le poisson durable existe, il est même sur l’étal à côté de l’autre. Le problème, c’est qu’il n’a pas de gyrophare. Il faut aller le chercher.
Réflexe n°1 : lire l’étiquette (oui, celle en tout petit)
Depuis 2014, la réglementation européenne oblige les vendeurs à afficher, pour le poisson frais comme pour le surgelé, des informations qui en disent long : le nom commercial et le nom scientifique de l’espèce, la mention « pêché » ou « élevé », la zone de capture (Atlantique Nord-Est, Méditerranée, Pacifique…), la catégorie d’engin de pêche, et la mention « décongelé » le cas échéant. Sur les marchés, c’est la petite ardoise plantée dans la glace. Ce n’est pas de la déco, c’est la carte d’identité du poisson.
L’engin de pêche, la ligne qui dit tout
Si vous ne deviez regarder qu’une chose, ce serait celle-là. Ligne, hameçon, palangre, casier : ce sont les techniques les plus sélectives, celles qui prennent le poisson visé, un par un ou presque, sans racler le fond. Le filet se situe au milieu, selon le maillage et l’usage. Le chalut de fond et la drague, eux, labourent les fonds marins et ramassent large, avec leur lot de prises accessoires rejetées à la mer. Tout chalutier n’est pas un monstre, mais à prix égal, le poisson de ligne gagne le match haut la main.

Réflexe n°2 : se méfier des labels autant que des slogans
Le petit logo bleu MSC est partout : environ 2 300 références labellisées en France, c’est de loin le label le plus répandu au rayon marée. Créé en 1997 par le WWF et Unilever, il garantit que la pêcherie est gérée et auditée. Mais il n’interdit aucun engin, à part le poison et les explosifs. L’ONG Bloom l’accuse de certifier des pêcheries destructrices (chalutage profond, dispositifs de concentration de poissons pour le thon…) et estimait en 2023 que 83 % des volumes certifiés en venaient. Le MSC répond qu’une pêche bien gérée peut être durable, quel que soit l’engin. Le débat est ouvert ; retenez simplement que MSC veut dire « mieux que rien », pas « irréprochable ».
L’écolabel public « Pêche durable », lancé par FranceAgriMer en 2014, est plus exigeant sur le papier mais reste confidentiel, avec une poignée de pêcheries certifiées. Paradoxe soulevé par plusieurs scientifiques : les petites pêches artisanales, souvent les plus vertueuses, n’ont pas les moyens de se payer une certification. Un poisson sans logo peut donc être plus propre qu’un poisson labellisé. D’où l’intérêt des marques locales vérifiables, comme le bar de ligne de la pointe de Bretagne, identifié poisson par poisson.

Réflexe n°3 : rayer trois noms de sa liste de courses
Certains poissons ne méritent même pas de débat. L’anguille européenne, classée en danger critique d’extinction par l’UICN : on oublie, civelles comprises. Les requins, ensuite, qui se cachent derrière des noms de scène flatteurs : la « saumonette », c’est de la petite roussette ou de l’émissole, autrement dit du requin, dont la reproduction lente supporte mal la pêche. Enfin, les poissons des grands fonds (empereur, grenadier, sabre noir) : ils vivent très vieux, se reproduisent tard, et leur pêche a longtemps reposé sur le chalutage profond, interdit au-delà de 800 mètres dans les eaux européennes depuis 2017.
Réflexe n°4 : varier, manger de saison, viser petit
Saumon, cabillaud, thon : à eux trois, ils écrasent la consommation française. Résultat, la pression se concentre sur quelques stocks pendant que des dizaines d’espèces locales finissent en farine ou à la criée à prix cassé. Sortir du trio, c’est déjà un geste. Les poissons ont aussi leurs saisons : on évite d’acheter une espèce en pleine période de reproduction, et on suit des repères comme le programme Mr.Goodfish, porté par des aquariums dont Nausicaá, qui publie des listes saisonnières d’espèces recommandées. Les coquillages d’élevage, moules et huîtres en tête, sont des champions discrets : ils filtrent l’eau et ne demandent aucune nourriture. Et la coquille Saint-Jacques, dont la saison court d’octobre à mai, bénéficie en Manche d’une pêche très encadrée. Le moment est idéal pour s’y mettre.

Réflexe n°5 : cuisiner son poissonnier
Le meilleur label, c’est encore un humain. Un bon poissonnier sait d’où vient sa marchandise, quel bateau l’a pêchée, et pourquoi le bar est hors de prix cette semaine. Demandez-lui ce qui vient de la criée la plus proche, ce qui a été pris à la ligne, ce qu’il vous conseille aujourd’hui plutôt que ce que vous aviez prévu. Achetez des espèces moins connues, des poissons entiers, des morceaux moins nobles. Et acceptez de payer un peu plus cher un poisson qui n’a pas ratissé le fond de la mer : c’est le prix d’un océan qui aura encore quelque chose à nous offrir dans vingt ans.
Au fond, la question n’est pas de savoir s’il faut manger du poisson. C’est de savoir si on veut continuer à en manger. La mer n’a pas de service client. L’étiquette, si.
Sources : Ifremer, bilan 2025 de l’état des populations de poissons pêchés en France (mars 2026) ; Futura Sciences, « Pêche durable : ce que vous ignorez peut-être sur le label le plus répandu en supermarché » (juin 2025).
Crédits photos : Image à la une : Winniepix, « Fresh fish displayed on a market stall at the port in Antibes, France », CC BY 2.0, Wikimedia Commons. Ligneur à La Cotinière : Jean-Pierre Bazard, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons. Chalutier du Grau-d’Agde : Isabelle Cheret / Ifremer, CC BY 4.0, Wikimedia Commons. Étal de poissonnerie dans le Finistère : Olivier Dugornay / Ifremer, CC BY 4.0, Wikimedia Commons.